Pourquoi vous répétez les mêmes erreurs (et comment ça s'arrête)
- Ivan Caullychurn
- 15 juin
- 6 min de lecture

Vous avez quitté quelqu'un de distant, et vous avez rencontré quelqu'un d'encore plus distant. Vous avez fui un chef autoritaire, et votre nouvel employeur vous rappelle étrangement le précédent. Vous vous êtes promis.e de ne plus vous oublier dans une relation, et pourtant vous voilà à nouveau dernier.e sur votre propre liste de priorités.
Ce n'est pas de la malchance. Ce n'est pas une fatalité. Et ce n'est sûrement pas parce que vous êtes "trop" quelque chose ou "pas assez" quelque chose d'autre. C'est un schéma. Et les schémas, ça se reconnaît, ça se comprend, et ça se change.
Ce que l'on appelle un schéma familial
Un schéma familial, ce n'est pas un concept nébuleux réservé aux thérapeutes ou aux livres de développement personnel aux couvertures pastel. C'est une structure mentale concrète, bâtie dans l'enfance à partir de ce que vous avez vécu, observé, absorbé dans votre environnement familial.
Le psychologue américain Jeffrey Young a formalisé ce phénomène dans ce qu'il a appelé les schémas précoces inadaptés. Un schéma précoce inadapté est un pattern profond et rigide de croyances, d'émotions, de souvenirs et de sensations corporelles, formé dès l'enfance ou l'adolescence en réponse à des besoins émotionnels essentiels non satisfaits, comme la sécurité affective, l'autonomie ou la reconnaissance. Initialement adaptatif pour survivre à un environnement dysfonctionnel, il devient inadapté à l'âge adulte.
Autrement dit : à l'époque, ce fonctionnement était une réponse intelligente à une situation difficile. Le problème, c'est qu'il continue de tourner en arrière-plan, même quand la situation a changé.
Les schémas sont responsables de scénarios de vie répétitifs – abandon, dépendance, isolement social – et se réactivent lorsque la personne rencontre un environnement qui ressemble à celui de son enfance. C'est pour ça que vous n'avez pas l'impression de "choisir" de répéter. Vous réagissez. Automatiquement. Fidèlement.
Les trois façons dont un schéma se perpétue
Face à un schéma activé, trois grandes stratégies d'adaptation entrent en jeu : la soumission (reproduction du schéma), l'évitement (fuite) ou la compensation (combat, contre-attaque). À l'âge adulte, quand un schéma s'active face à une situation déclenchante, la personne va, malgré elle, utiliser une de ces stratégies comme elle le faisait dans l'enfance face à sa figure d'attachement.
En clair, vous pouvez soit reproduire exactement le même scénario, soit le fuir à tout prix – et souvent tomber dans l'excès inverse – soit essayer de le contrebalancer par une attitude rigide qui finit par créer d'autres problèmes.
Exemple : Mathieu a grandi avec un père peu présent et une mère qui récompensait l'excellence. À 34 ans, il enchaîne les relations avec des partenaires qui lui accordent peu d'attention. Pas parce qu'il les cherche consciemment. Mais parce que l'indisponibilité de l'autre lui est familière. Ça ressemble à l'amour tel qu'il l'a appris.
La loyauté invisible : le lien que vous ne saviez pas avoir contracté
C'est ici que les choses deviennent à la fois plus complexes et plus éclairantes. Parce qu'il y a quelque chose d'encore plus profond que les schémas individuels : les loyautés invisibles.
Ivan Boszormenyi-Nagy, psychiatre et thérapeute familial hongro-américain, fondateur de la thérapie contextuelle dans les années 1970, a introduit la notion de "loyautés invisibles" : ces engagements inconscients que nous contractons envers notre famille, parfois au détriment de notre propre bien-être.
Dans sa vision, la famille est un réseau de dettes morales, affectives et invisibles. Chaque membre est à la fois débiteur et créancier sur le plan émotionnel, et cette dynamique influence les comportements, souvent de façon inconsciente.
Ce que cela signifie concrètement : vous pouvez échouer dans votre vie professionnelle, saboter une relation qui se passait bien, ou vous interdire une réussite qui vous appartient – non pas par manque de compétence ou d'envie, mais par fidélité inconsciente à un équilibre familial. Un enfant peut se sacrifier pour un parent en souffrance, en échouant dans sa vie professionnelle par exemple, par fidélité inconsciente, afin de rétablir un équilibre affectif. Ces loyautés ne sont pas des choix rationnels, mais des mécanismes profonds hérités du passé familial, transmis à travers les générations.
Exemple : Claire, 41 ans, a cofondé une entreprise qui commence à bien marcher. Depuis que les résultats s'améliorent, elle multiplie les décisions approximatives, sous-facture, reporte des choix stratégiques. Sa mère a toujours dit que "l'argent, ça crée des problèmes". Son père a vécu une faillite dont toute la famille ne s'est jamais tout à fait remise. Claire ne "choisit" pas de saboter. Elle honore, sans le savoir, une dette familiale invisible.
Pourquoi on ne voit pas ses propres schémas
La question que tout le monde finit par poser : si c'est aussi visible de l'extérieur, pourquoi est-ce qu'on ne le voit pas soi-même ?
Parce que les schémas ne se présentent pas comme des schémas. Ils se présentent comme la réalité. Comme "c'est comme ça que ça marche", "je suis comme ça", "les autres font pareil". Chaque schéma possède une valence émotionnelle forte, et lorsqu'il est activé, il génère des comportements parfois extrêmes : retrait, soumission, évitement, crises de colère, besoin excessif de contrôle ou d'attention. Ces comportements semblent justifiés par la situation présente, alors qu'ils répondent à une situation passée.
Et pour les loyautés invisibles, c'est encore plus opaque. Le système familial demeure en équilibre tant que la justice et l'équité régissent les relations entre les membres du clan. Perturber cet équilibre – même pour aller mieux – peut inconsciemment générer une forme de culpabilité ou de résistance intérieure dont vous ne trouvez pas l'origine.
C'est ce paradoxe qui fait que certaines personnes peuvent savoir intellectuellement ce qui ne va pas, avoir lu tous les livres, avoir compris les mécanismes, et continuer à reproduire exactement les mêmes patterns.
Les signaux que vous êtes face à un schéma actif
Signal | Ce que ça peut indiquer |
Même type de relation qui se répète | Schéma d'abandon ou de dépendance affective |
Succès que vous sabotez ou n'osez pas atteindre | Loyauté invisible envers un parent en échec |
Colère ou tristesse disproportionnée dans certaines situations | Schéma activé par un déclencheur présent |
Sentiment de trahison quand vous vous affirmez | Conflit de loyauté familiale |
Impression d'être "nul.le" dans un domaine précis | Schéma d'échec ou d'incompétence précoce |
Difficulté à recevoir (amour, succès, reconnaissance) | Schéma de carence affective ou loyauté à la sobriété familiale |
Ce que "reconnaître" veut vraiment dire
Il y a une confusion courante : reconnaître ses schémas, ce n'est pas les nommer. Ce n'est pas poser une étiquette dessus et passer à autre chose. Reconnaître, c'est remonter à la source — comprendre dans quel contexte ce fonctionnement est né, à quoi il servait, ce qu'il protégeait, et à qui ou à quoi il reste fidèle aujourd'hui.
Ce travail n'est pas une introspection solitaire au fond d'un carnet. C'est une exploration qui demande un regard extérieur, parce que la difficulté fondamentale est là : vous ne pouvez pas voir depuis l'intérieur ce qui structure votre intérieur.
Exemple : Sophie, 37 ans, consulte parce qu'elle "n'arrive pas à rester en couple". En explorant son histoire familiale, elle comprend que sa mère a toujours dit, de façon anodine : "les hommes, on ne peut pas compter sur eux." Schéma d'abandon, loyauté à la vision maternelle du monde, fuite dès que la relation devient stable — parce que la stabilité, dans son système de référence, précède la désillusion.
Reconnaître ça, c'est déjà choisir quelque chose de différent.
Ce qui change quand on travaille ses schémas
La bonne nouvelle — et elle est réelle — c'est que les schémas ne sont pas des condamnations. Ils créent une rigidité qui empêche une adaptation flexible aux réalités actuelles, menant à des souffrances répétitives et des dysfonctionnements relationnels, émotionnels ou comportementaux. Mais cette rigidité peut se travailler.
Ce qui change concrètement quand on s'attaque à ses schémas :
On commence à distinguer ce qui appartient au présent de ce qui appartient au passé
On reconnaît les déclencheurs avant d'être emporté.e par la réaction
On comprend les loyautés que l'on porte — et on peut choisir en conscience de les honorer autrement
On arrête de se blâmer pour des répétitions qui n'étaient pas des choix
On récupère une marge de manœuvre réelle sur ses décisions, ses relations, sa trajectoire
Ce n'est pas de la magie. Ce n'est pas rapide. Et ce n'est pas linéaire. Mais c'est possible.
Pour aller plus loin
Si vous avez reconnu quelque chose dans ce que vous venez de lire — une répétition qui dure depuis trop longtemps, une réussite que vous n'arrivez pas à atteindre ou à garder, une relation qui ressemble étrangement aux précédentes — alors ce n'est pas un hasard.
Un accompagnement en coaching permet de poser un regard structuré et bienveillant sur ces mécanismes, d'identifier ce qui se rejoue, et d'ouvrir un espace où quelque chose peut enfin se déplacer.




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