Prise de parole en public : et si la vraie peur, c'était d'exister ?
- Ivan Caullychurn
- 6 juil.
- 6 min de lecture

Jusqu'à 75% des adultes ressentent une forme d'anxiété à l'idée de parler devant un groupe, et pour près d'un cinquième d'entre eux cette peur figure parmi les plus fréquentes au monde. On répète souvent la même explication : mauvaise expérience scolaire, humiliation devant la classe, manque de préparation. Tout cela existe, c'est vrai. Mais dans mon cabinet, la réunion, le pot de départ ou la prise de parole devant un client ne sont bien souvent que le décor. La scène sur laquelle se rejoue quelque chose de beaucoup plus ancien, et qui n'a, à première vue, aucun rapport avec un micro ou une salle de conférence.
Ce que je vois régulièrement chez les personnes qui viennent me consulter pour ce motif, c'est que la prise de parole n'est qu'un symptôme. Le vrai sujet, souvent, c'est la peur d'exister aux yeux des autres.
Le symptôme qui pointe ailleurs
Un.e client.e me dira : je bloque quand je dois parler en réunion. Je perds mes mots, ma voix tremble, j'ai l'impression que tout le monde voit à quel point je suis mal à l'aise. On pourrait s'arrêter là et travailler la respiration, la posture, les techniques de gestion du trac. Cela aide, d'ailleurs, et c'est tout l'objet de l'article que j'ai écrit sur ce que le corps essaie de dire quand il refuse d'obéir avant une présentation (lien vers l'article sur la glossophobie et le corps).
Mais si on gratte un peu, une autre question apparaît, presque toujours : et en dehors de la prise de parole, comment vivez vous le fait d'être regardé.e, remarqué.e, identifié.e comme quelqu'un qui compte ? La réponse, très souvent, dessine un schéma bien plus large que le simple trac. La personne s'efface aussi ailleurs. Elle laisse les autres décider à sa place, elle minimise ses résultats, elle a du mal à demander une augmentation, à défendre une idée en couple, à occuper l'espace au sens propre du terme.
La prise de parole en public n'est alors que le moment où ce mécanisme devient visible, littéralement, aux yeux de tous. Le reste du temps, il se joue en silence.
Peur d'être vue : une racine plus ancienne que la salle de réunion
Dès la naissance, le regard porté sur nous a une fonction précise. C'est souvent le tout premier signe que nous existons pour quelqu'un d'autre. Un regard qui accueille dit : je te vois, donc tu comptes. Mais ce même regard peut, selon l'histoire familiale, devenir synonyme de jugement, de contrôle, ou de danger. Certaines personnes ont grandi dans des familles où se faire remarquer était risqué : on se moquait d'elles, on les comparait à un frère ou une sœur, on leur répétait de ne pas se donner en spectacle, ou au contraire on ne les regardait presque jamais, ce qui revient à leur envoyer un message tout aussi clair sur leur valeur.
Un exemple, que je fabrique ici à partir de situations que je rencontre régulièrement, mais qui ne correspond à aucun.e client.e en particulier : appelons le Thomas. Deuxième enfant d'une fratrie de trois, Thomas grandit dans l'ombre d'un aîné brillant et sous le regard d'un père exigeant avec qui la relation est tendue. Chaque fois que Thomas prend un peu de place, une remarque discrète vient le remettre à sa taille. Il apprend, sans qu'on le lui dise jamais frontalement, qu'occuper l'espace dérange. Trente ans plus tard, Thomas est cadre, compétent, respecté par ses collègues. Et pourtant, dès qu'il doit présenter un projet devant un comité de direction, son corps le trahit. Ce n'est pas le sujet du projet qui l'angoisse. C'est le fait que, pendant quelques minutes, toute une salle va le regarder, lui, et seulement lui.
Ce que Thomas rejoue dans cette salle de réunion, ce n'est pas une peur de la prise de parole. C'est une loyauté ancienne envers une règle familiale non écrite : ne prends pas trop de place, on ne sait jamais ce que cela pourrait provoquer. En thérapie systémique, on parle de loyautés invisibles, un concept développé par le psychiatre Ivan Boszormenyi Nagy, pour désigner ces engagements silencieux que l'on porte envers notre famille, souvent sans en avoir conscience, et qui continuent de dicter nos comportements à l'âge adulte.
Pourquoi ce mécanisme est si difficile à repérer seul.e
La difficulté, avec ce type de mécanisme, c'est qu'il ne se présente jamais sous son vrai nom. Il se cache derrière des explications parfaitement rationnelles : je suis fatigué.e ce jour là, je n'ai pas assez préparé, je ne suis pas doué.e pour l'oral. Toutes ces explications ne sont pas fausses, elles sont simplement partielles. Elles empêchent de voir le schéma d'ensemble, celui qui fait que la même sensation de blocage revient, encore et encore, dans des contextes très différents : lors d'un entretien annuel, face à un partenaire, au moment de répondre à un commentaire sur les réseaux sociaux, ou effectivement, devant un public.
C'est pour cela qu'un accompagnement individuel change souvent la donne. Non pas pour apprendre trois techniques de respiration supplémentaires, mais pour remonter jusqu'à la croyance d'origine, celle qui dit encore, quelque part, qu'exister pleinement représente un danger.
Ce que travailler cette peur permet réellement de changer
Voici, de manière très concrète, ce qui bouge généralement chez les personnes qui font ce travail :
Elles arrêtent de se préparer trois fois plus que nécessaire avant chaque prise de parole, simplement parce que le sentiment d'urgence intérieure retombe.
Elles retrouvent une voix qui leur ressemble, plus naturelle, moins contrôlée, moins surveillée.
Elles remarquent que le soulagement déborde largement du cadre professionnel : elles osent aussi dire non, exprimer un désaccord en couple, ou simplement répondre franchement à une question.
Elles cessent de vivre chaque moment d'exposition comme un examen de passage, et commencent à l'envisager comme un simple moment d'échange.
Elles comprennent enfin pourquoi les techniques de gestion du trac, utiles, ne suffisaient jamais complètement à elles seules.
Tableau récapitulatif : les deux niveaux de la peur de parler en public
Niveau | Ce qui se voit | Ce qui se joue réellement |
Symptôme | Mains moites, voix qui tremble, trous de mémoire | Réaction normale du système nerveux face à une situation perçue comme menaçante |
Croyance | Je ne suis pas doué.e pour l'oral, je manque de préparation | Croyance limitante installée par des expériences passées |
Racine | Peur de la prise de parole en tant que telle | Peur plus ancienne d'exister, d'être vu.e, de prendre sa place |
Origine | Situation présente : réunion, entretien, présentation | Histoire familiale : loyautés invisibles, place dans la fratrie, regard parental |
Accompagnement | Techniques de respiration, préparation, posture | Travail en profondeur sur la croyance et son origine |
Le corps parle, mais il ne raconte pas toute l'histoire
Dans l'article consacré à ce que le corps tente de dire avant une prise de parole, j'explique comment le système nerveux réagit face à ce qu'il perçoit comme une menace, même lorsque la situation est objectivement sans danger. Ce volet physiologique reste indispensable à comprendre, il explique le comment. Mais il ne répond pas toujours à la question du pourquoi cette situation précise, et pas une autre, déclenche une réaction aussi disproportionnée chez une personne et laisse une autre parfaitement indifférente.
C'est là que les deux lectures se complètent. Le corps donne l'alerte. La psychologie, et en particulier l'exploration des schémas familiaux et des loyautés invisibles, permet de comprendre d'où vient l'alerte, et surtout comment la désamorcer durablement plutôt que de simplement apprendre à la contenir.
Se sentir légitime d'exister, avant de se sentir légitime de parler
Si vous vous reconnaissez dans ce que décrit Thomas, ou dans ce sentiment diffus que quelque chose d'ancien se rejoue à chaque fois que vous devez vous exposer, il est probable que le sujet ne soit pas votre capacité à parler en public. Le sujet, c'est votre rapport à votre propre présence, à votre droit d'occuper une place, d'être vu.e et remarqué.e sans que cela représente un danger.
C'est exactement le type de mécanisme que j'accompagne dans mon cabinet, à Bordeaux ou à distance, avec des personnes qui, comme Thomas, ont appris très tôt à se faire discrètes pour rester en sécurité. Travailler sur ce schéma ne se limite jamais à la prise de parole. Cela transforme, bien plus largement, la manière d'occuper sa vie.
Si cette description résonne avec votre situation, je vous propose d'en parler ensemble lors d'un premier échange, pour comprendre ce qui se joue précisément dans votre cas et voir comment nous pourrions y travailler.




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